Traduire c'est créer : L'exemple Mansouri
La fidélité a toujours été l'une des mesures fondamentales par lesquelles les traducteurs sont jugés. Le rôle du traducteur est défini par certains par sa loyauté envers le texte source. En d'autres termes, le traducteur est généralement attendu de rendre le texte mot pour mot dans le texte cible sans y ajouter sa propre interprétation ou opinion. Néanmoins, cette fidélité a été remise en question au fil du temps par des traducteurs cherchant à transmettre le message correctement et parfois même à rendre le texte plus engageant pour le public cible. Alors, que se passe-t-il lorsque ce contrat est rompu au profit d'une adaptation ?
Dans ce domaine, deux terminologies clés sont connues : l'équivalence formelle et l'équivalence dynamique. En bref, l'équivalence formelle est essentiellement une traduction mot pour mot, tandis que l'équivalence dynamique est la pratique où le traducteur vise à produire le même effet sur le lecteur cible que celui produit par le texte source, même si cela implique de s'éloigner des structures littérales. Il arrive que les frontières entre ces deux concepts s'estompent, et c'est le cas de Zabihollah Mansouri.
Mes professeurs faisaient continuellement référence à son nom, souvent jusqu'au cliché. Pourtant, leurs leçons n'étaient jamais simples : son nom était évoqué parfois pour nous mettre en garde contre des erreurs dans le domaine, et d'autres fois pour louer ou nous motiver à imiter son travail exemplaire.
Zabihollah Mansouri fut probablement le traducteur le plus célèbre de l'histoire littéraire iranienne. Il est connu pour avoir traduit des centaines de titres, y compris des œuvres majeures de littérature historique et d'aventure. Il a traduit les œuvres d'écrivains français et anglais tels qu'Alexandre Dumas, Victor Hugo et Mika Waltari, mais son travail ne se limitait pas à la littérature ; il a également traduit des textes historiques et scientifiques.
Cependant, ses versions sont systématiquement accusées de s'écarter outrageusement des originaux. En pratique, ses recréations étaient si distinctes et longues qu'elles submergeaient souvent le contenu original. Dans certains cas, alors que l'œuvre originale comptait 600 pages, sa « traduction » de cette même œuvre pouvait s'étendre sur plus de cinq volumes et des milliers de pages. Pour aller plus loin, parfois l'auteur original n'existait même pas. En d'autres termes, il écrivait un texte lui-même et l'attribuait ensuite à quelqu'un d'autre, parfois fictif ou parfois un écrivain réel qu'il croyait décédé—comme ce fut le cas avec Corbin—et le publiait simplement. Ces cas sont des exemples clairs de pseudotraduction. Ainsi, ses interventions dans le texte n'étaient pas une question de quelques phrases, mais incluaient l'ajout de dialogues inexistants, d'anecdotes historiques et de commentaires personnels. Mansouri est le cauchemar des puristes, car il est l'incarnation de l'infidélité. Il ne traduit pas ; il crée sous licence.
En fait, la vérité à son sujet n'a pas empêché les gens d'acheter ses livres ; ses œuvres ont été extrêmement populaires, avec des centaines de milliers d'exemplaires publiés.
Caractéristiques de son écriture :
Mansouri écrivait pour un public diversifié. Certains lecteurs n'étaient pas familiers avec la culture du texte source ou n'arrivaient pas à s'engager avec un contenu littéraire trop élevé. Ainsi, pour rendre ses œuvres plus captivantes, en plus d'ajouter des dialogues, il utilisait des expressions familières et de l'argot. Il simplifiait souvent le contenu et fournissait des explications ou des exemples pour les textes qui, selon lui, nécessitaient des commentaires supplémentaires, souvent sans vérifier les faits.cette approche est une forme extrême de domestication, où l'auteur adapte radicalement le texte à la culture et aux attentes du lecteur cible.
Pour saisir toute la portée de sa méthodologie, nous devons examiner des exemples spécifiques de son intervention. Lorsque Mansouri a adapté un mémoire comme Papillon d'Henri Charrière, sa version est devenue moins une traduction et plus une pièce immersive d'histoire populaire.
Texte Original Français ,Henri Charrière:
«Mon affaire est jugée. J'ai vingt ans de travaux forcés. J'ai pris quarante kilos. Je suis dans une cellule à la Santé, pour les formalités de départ. »
Traduction Littérale Farsi, Mansouri:
« À cette époque, mon âge était de vingt-et-un ans. Après que la Cour d’assises de Paris eut prononcé ma condamnation et m’eut infligé vingt ans de travaux forcés, je pesais quarante kilos. Un matin, alors que j’étais incarcéré à la prison de La Santé, dans l'attente de mon départ pour la Guyane, un gardien de la paix me dit respectueusement : « Me permettez-vous de changer vos vêtements ? »
Comme on peut le voir, les détails procéduraux spécifiques concernant le tribunal pénal de Paris rendant le verdict et l'intégralité du dialogue avec le gendarme ont été ajoutés par Mansouri et n'apparaissent pas dans le texte original. L'ajout du dialogue—un élément totalement absent de la source—démontre parfaitement que Mansouri traite un texte étranger non pas comme un document sacré à protéger, mais comme une matière première à perfectionner pour un nouveau marché.
Source : Le Comte de Monte-Cristo , Alexandre Dumas
«Le vieillard, en effet, avait terminé son travail. Il était debout, l’air fatigué, tenant en main le petit instrument dont il s’était servi. »
Traduction Littérale Farsi, Mansouri:
« L'Abbé, après avoir essuyé la sueur de son front, poussa un profond soupir et regarda Dantès d'un air mystérieux. Il rangea l'instrument secret dans sa poche et demanda d'une voix faible : 'Combien de temps nous reste-t-il avant la visite ?' »
Source : Les Misérables ,Victor Hugo
«Il était de ceux que la misère condamne au galère.»
Traduction Littérale Farsi, Mansouri:
« Il faisait partie des malheureux qui, à cause de leur extrême pauvreté et sans espoir d'une vie meilleure, étaient envoyés aux travaux forcés sur les navires de rame (les galères), où ils devaient passer le reste de leur vie à ramer sous les coups. »
Le Paradoxe des Professeurs
Alors, pourquoi mes professeurs le mentionnaient-ils si souvent ?
Ces mentions se sont produites dans deux contextes très différents et contradictoires. Le premier contexte était lorsque nous n'arrivions tout simplement pas à traduire le texte original sans qu'il ne semble étrange et peu clair. Nous modifiions les significations ou la structure de la phrase à notre avantage. Bien sûr, nous n'avions pas les compétences de Mansouri pour créer une brillante recréation et nous en tirer à bon compte. De plus, notre public à cette époque n'était pas le grand public peu familier avec le texte original ; c'étaient nos professeurs qui connaissaient le texte intimement et avaient entendu de nombreuses versions de la même traduction au fil du temps. Ils nous rappelaient qu'en tant que traducteurs, nous étions obligés de rester dans les limites du texte source sans rien changer ni ajouter nous-mêmes. Ils donnaient ensuite l'exemple de Mansouri comme figure qui ne se souciait manifestement pas de la fidélité.
Le second contexte survenait lorsque nous étions trop fidèles au texte et produisions une traduction inintéressante, sèche et souvent illogique qui se lisait comme des segments mot à mot et n'avait pas vraiment de sens. C'était tellement ennuyeux que nous ne prenions même pas la peine de la relire. C'est alors que notre professeur nous disait d'être créatifs, citant souvent : « Regardez le cas de Mansouri. Il n'était pas le plus fidèle, mais ses écrits étaient intéressants. Maintenant, nous ne vous demandons pas d'aller créer un tout nouveau roman, mais pour l'amour de Dieu, utilisez au moins un peu de votre imagination. »
Cette contradiction dans les propos de mes professeurs m'a conduit à une conclusion. Alors que les œuvres de Zabihollah Mansouri étaient fortement critiquées par ses pairs et les personnes qui pouvaient réellement lire en français et en anglais, ses ouvrages se sont vendus à des millions d'exemplaires et il était très populaire auprès du public. Par conséquent, si l'éthique moderne rejette l'infidélité de Mansouri, son succès commercial et sa popularité durable prouvent qu'un traducteur doit être parfaitement conscient de son public et du marché.
Sa volonté de s'engager dans une domestication radicale, repoussant les limites de la fidélité textuelle bien au-delà de la norme, impose une interrogation théorique cruciale. Ainsi, ses œuvres ne représentent pas seulement un dépassement de la ligne de la fidélité en tant que traducteur de plusieurs centaines de kilomètres, mais constituent également une étude de cas fondamentale démontrant comment, malgré la recréation et même la création sous le nom d'autrui, il a connu un succès commercial massif. Son héritage sert non seulement de mise en garde pour ceux qui entrent dans le domaine, mais aussi de point de référence essentiel pour discuter des limites de l'autorité du traducteur et de la responsabilité fondamentale que nous assumons lorsque nous faisons la médiation de la littérature à travers les fossés culturels et linguistiques.
Théories et Lectures Complémentaires
Je vous recommanderais vivement de consulter cet article paru dans la Yale Review ; il apporte des précisions sur l'œuvre de Mansouri et ses échanges avec des auteurs réels, de même que sur sa position parmi le grand public et les lecteurs.
https://yalereview.org/article/amir-ahmadi-arian-zabihollah-mansouri
https://www.atanet.org/translation/fidelity-in-translation/
Théorie fondamentale (Domestication/Étrangéisation) : Venuti, Lawrence. The Translator's Invisibility: A History of Translation. Routledge, 1995.
Théorie de l'Équivalence : Nida, Eugene A. Toward a Science of Translating: With Special Reference to Principles and Procedures Involved in Bible Translating. Brill, 1964.
GHAZAL
